Déc 152017
 

De Montréal-Antifasciste

Le mardi 12 décembre, TVA Nouvelles rapportait que des travailleuses de la construction embauchées sur un chantier routier devant la mosquée Ahl-Ill Bait à Côtes-des-Neiges avaient été réassignées à distance de la mosquée en réponse à une requête formulée par la direction de la mosquée. TVA a initialement affirmé avoir obtenu copie du contrat de travail stipulant cette clause qui, si elle s’avérait, serait sexiste et illégale.

En moins de quelques heures de la diffusion de ce reportage, une vague d’indignation s’est répandue dans les médias sociaux. En moins de temps qu’il ne faut pour crier « fake news », plusieurs personnalités islamophobes et d’extrême droite ont dénoncé agressivement, non seulement la mosquée Ahl-Ill Bait, mais l’ensemble des musulmans ainsi que divers politiciens qui apparemment ne prenaient pas position assez rapidement, sans parler de la Fédération des femmes du Québec, qui a été accusée de garder le silence parce que sa nouvelle présidente, Gabrielle Bouchard, est une femme trans (et donc, veut-on nous faire croire, indifférente au sexisme).

Avant la fin de la journée, des faits contredisant le récit de TVA ont commencé à sortir. Le conseil exécutif de la mosquée ont expliqué qu’ils n’avaient jamais formulé une quelconque requête pour retiré les travailleuses du site. «Nous avions effectivement demandé l’accès au stationnement, sur l’heure du midi les vendredis, mais n’avons jamais demandé l’exclusion de personne. Cette requête, si elle existe, ne provient pas de notre organisation», a affirmé le porte-parole Moayed Altalibi par communiqué. Ceci a été confirmé par Serge Boileau, le président de la Commission des services électriques de Montréal (CSEM), qui gère le chantier, qui a d’ailleurs indiqué que la personne qui surveille le chantier pour la CSEM est une femme. «Elle est là depuis trois ou quatre semaines, et n’a pas été informée de quelque demande que ce soit, ni été importunée par quiconque.»

Malgré ces faits contredisant clairement les mensonges de TVA, les réseaux sociaux liés à l’extrême droite ont continué à répandre l’information fausse voulant que des femmes avaient été retirées du chantier à la demande de musulmans. En fait, le fait que le porte-parole de la mosquée insiste pour dire que la mosquée n’a aucun problème avec la présence des femmes a été cité comme preuve que les musulmans sont des menteurs à qui l’on ne peut faire confiance.

Ça n’est pas la première fois qu’un reportage malhonnête à propos des musulmans au Québec devient viral. Ça n’est pas la première fois que l’extrême droite se mobilise sur la base de fausses informations. Et ça n’est pas la première fois non plus qu’une nouvelle semble découler directement de la désinformation de l’extrême droite : les captures d’écran de Mark-Alexandre Perreault (qui semble être la source initiale de cette histoire) montrent que cet individu n’est pas un intervenant neutre et désintéressé dans cette histoire :

 

Suite au reportage de TVA, la madone d’extrême droite sur les médias sociaux, Josée Rivard, s’est dépêchée à mettre en ligne une vidéo où elle fustige la présidente de la FFQ, Gabrielle Bouchard, dans une invective transphobe, avant de tourner son fiel vers les musulmans qui seraient responsable d’avoir fait perdre une journée de travail à une travailleuse de la construction. À partir d’une vision faussée des relations ethniques au Québec, elle vocifère : « On a toujours reçu tout le monde, on n’a jamais eu de problèmes tout d’un coup il y a un gang de morons qui s’en viennent défaire toutes les affaires. »

Peu de temps après, deux femmes proches de La Meute, « Sue Elle » (aka Sue Charbonneau) et « Kat Baws » (aka « Kat Akaia »), ont lancé un appel à manifester devant la mosquée Ahl-Ill Bait dans l’intention explicite de perturber la prière du vendredi le 15 décembre. Sue Elle a été impliquée dans de nombreuses mobilisations racistes en 2017, participant à des manifestations organisées par CCCC, le Front patriotique du Québec, Storm Alliance et La Meute. En étroite collaboration avec des boneheads néonazis proche des Soldats d’Odin et d’Atalante, elle a aussi essayé d’organiser une manifestation contre les réfugié-e-e haïtien-e-s au Stade olympique le 6 août dernier, un événement que les organisateurs ont été forcés d’annuler en raison de la contre-mobilisation antiraciste.

Kat Baws est elle aussi proche de La Meute (son partenaire « Pat Wolf » occupe un poste officiel dans le Klan 16 – Montérégie) et de Storm Alliance, et étaient l’une des organisatrices de l’événement « Tous unis pour les démunis », une opération (ratée) de relations publiques menée à Montréal le 9 décembre dernier.

En plus de La Meute et de Storm Alliance, Baws est sympathisante de Atalante, l’organisation néofasciste basée à Québec, comme en fait foi son appréciation de nombreuses pages spécialisées dans l’identification et les attaques contre des antifascistes :

Storm Alliance que La Meute se sont dépêchées d’endosser l’appel à manifester devant la mosquée le 15 décembre. Pendant ce temps, sur la page Facebook de l’événement, l’idée a été poussée par Isabelle Roy (aka Seana Lee Roy), l’ancienne cheffe de Storm Alliance Montréal et coorganisatrice du flop Unis contre les démunis, et de nombreux autres se sont mis à proposer de chanter des hymnes de noël pour perturber la prière du vendredi, de distribuer du bacon ou des sandwiches au jambon, etc.

En même temps, mais parallèlement, l’Association des Travailleurs en Signalisation Routière du Québec a annoncé qu’elle aussi participerait à une manifestation vendredi devant la mosquée Ahl-Ill Bait. S’organisant par Twitter, l’ATSRQ a demandé à ses membres de quitter les lieux avant la manifestation de 13 h 30 (qui, selon eux, pourrait mal tourner). Plus tard, alors que de plus en plus de nouvelles et de reportages sortaient mercredi jetant un sérieux doute sur les allégations islamophobes de TVA, l’ATSRQ a finalement annulé ses plans jeudi matin. Cela dit, tout en insistant qu’elle agit seule et non en tant que membre d’un groupe, Marie-Josée Chevrier avait déjà lancé un appel public à soutenir la manifestation du syndicat, un appel endossé par de nombreux individus de divers réseaux, dont certains proches du Front patriotique du Québec. Au moment d’écrire ceci, tout indique que des gens vont se pointer sur place vendredi matin avant la plus grande manifestation raciste prévue en après-midi. il est utile de souligne que Chevrier, malgré son désaveu, est membre de certains groupes Facebook fort intéressants :

Il appert que La Meute, Storm Alliance et le Front patriotique du Québec organiseront la « sécurité » pour la manifestation de vendredi:

En même temps, de nombreux appels ont été lancés sur Facebook pour des actions plus sordides. Isabelle Lavigne (membre du groupe Facebook de Storm) a publié une vidéo où, tout en insistant qu’elle ne lance pas un appel à la violence, avertit l’exécutif de la mosquée qu’elle a obtenu leur adresse sur un site gouvernemental. Sébastien Cormier, dont les problèmes d’immigration de sa famille ont été exploités par Storm Alliance lors de la manifestation du 25 novembre à Québec, a lui aussi publié une vidéo pour se plaindre du fait que les Québécois ont été endoctrinés à l’islamophobie par le gouvernement, tout en mettant les musulmans en garde que s’ils continuent à faire des demandes « d’accommodements déraisonnables », les choses pourraient exploser. (On a l’impression que « Seb » ne sait pas vraiment dans quoi il s’est embarqué en acceptant l’appui de personnes qu’il semble lui-même percevoir comme des racistes.) La membre de La Meute, Patricia Celtique Gagnon a publiée une vidéo où elle lance un appel à manifester devant les mosquées à la grandeur du Québec ce vendredi, une proposition accueillie favorablement et relayée par d’autres individus dans les réseaux sociaux.

On a observé de nombreux appels à vandaliser et attaquer les mosquées, parmi un miasme de memes et de commentaires racistes :

Et tout cela n’est bien sûr que la pointe de l’iceberg.

La mobilisation d’extrême droite autour de cette histoire, même si elle est clairement appuyée sur de la désinformation, n’est pas complètement étonnante. Au Québec, un élément clé de l’organisation raciste au cours des dix dernières années a été le cadre des droits des femmes. Cela peut prendre une forme à la fois raciste et antisexiste, ou une forme carrément paternaliste sur le thème de « la protection de NOS femmes » et « au Québec, les femmes, c’est sacré ». Cela fait partie d’un phénomène plus large où, après des années d’agitation raciste par certains médias et politiciens, la grogne populaire (même autour de vrais enjeux) s’exprime de plus en plus fréquemment par des personnes blanches dans un discours islamophobe.

À propos de ces féministes instantané-e-s de l’extrême droite, on ne peut s’empêcher de constater le caractère sélectif de leur indignation. Qu’une femme perde une journée de travail en raison de contraintes sexistes, c’est effectivement quelque chose qui ne devrait jamais se produire. Mais une grande mobilisation contre un incident isolé, dans une société où une femme gagne encore en moyenne 88 cents pour chaque dollar que rapporte un homme (ce qui se traduit par 28 jours de travail non payé par année), ne porte clairement pas vraiment sur l’égalité de sexes.

L’exclusion des femmes de quelque domaine que ce soit est par définition une forme d’oppression et de sexisme à laquelle nous nous opposons fermement. Nous sommes toutefois bien trop familiers avec la manière par laquelle des nouvelles fabriquées de toutes pièces ou montées en épingles par des médias comme TVA deviennent soudainement quelque chose que « tout le monde sait bien » et qui tombent sous le « sens commun », même lorsque la nouvelle est contredite par les faits. Dans ce cas-ci comme dans de nombreux autres cas, ce sont des mensonges qui alimentent la panique antimusulmane.

Nous allons faire un suivi de cette histoire dans les prochains jours.