Mar 052018
 

De Littoral

Une lettre du collectif de l’Impasse

Pour donner suite à l’annonce de notre départ des locaux que nous occupions au sous-sol de l’église Saint-Enfant-Jésus, de notre séparation de la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie et du changement de nom du collectif forcé par cette situation, nous tenons à communiquer quelques lignes sur les dynamiques qui ont mené à ce mouvement précipité. Si la Passe a survécu une expulsion déjà, c’est grâce aux gens qui n’ont jamais cessé de croire en ses possibles – et qui nous ont motivés à persister, contre vents et tempêtes.

La Passe a toujours été une drôle de machine : tantôt librairie, tantôt atelier, tantôt lieu de concerts, de lectures ou commissaire d’expositions. Ses contours flous, son caractère bigarré et mouvant appartiennent à son essence même, qui est de se risquer dans le rassemblement de l’hétéroclite et les paris les plus improbables; dont le plus important est sans doute de tenir au caractère indissociable de ce qu’on appelle « l’art » et « le politique ».

Ce pari avait donné lieu à une effervescence palpitante au 1214 de la Montagne, où une contre-culture battante s’était installée au beau milieu d’un musée littéraire. Lorsque la commission scolaire de Montréal, sans doute inquiète de voir son bâtiment investi par ce joyeux bordel, a entrepris de nous foutre à la porte, nous avons fait le pari de poursuivre cette composition qui, bien que contingente, ouvrait des espaces dans lesquels nous n’étions pas redevables envers les institutions dominantes.

Lorsque nous avons été contactés par un prêtre de l’Église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End, nous étions à la fois curieux et dubitatifs. L’institution catholique fut historiquement l’ennemie principale de tout ce qui nous tient à cœur – il y a 50 ans à peine, elle nous aurait mise à l’index. Mais voilà, elle est aujourd’hui décrépie et désertée, et en tant que vestige d’une forme de pouvoir archaïque, elle demeure l’une des seules poches institutionnelles – et propriétaire d’ô combien de bâtiments – où l’exigence de la valorisation capitaliste n’est pas surdéterminante. À l’heure où même le Divan Orange et le Cagibi n’arrivent plus à payer leur loyer, il nous fallait tenter cette aventure risquée, et installer nos quartiers grévistes en terrain hostile.

Sans pour autant jouer aux enfants de chœur, nous avons tenté d’y aller « de bonne foi ». Nous avons organisé le déménagement de l’ostie de shitload de boîtes de la collection Dostie, nous avons fait les rénovations minimales dans ce sous-sol glauque qui nous était offert à rabais. Et nous avons rapidement commencé à faire ce pour quoi nous avions bougé là : organiser des lancements de bouquins, des concerts, des shows de théâtre, des événements féministes, écologistes, militants, trans/queer et de belles fêtes. Rien de surprenant, quoi.

Eh bien non : il a vite fallu se rendre à l’évidence que le terrain était non seulement moisi, mais miné de toutes parts. Nous avons fait l’expérience des restes agonisants d’une forme de surveillance paternaliste qui nous reprochait exactement ce que nous voulions faire. À chaque pas, la réaction se manifestait en proportion à notre vitalité : on nous reprochait par-dessus tout de vouloir devenir un lieu de passage

En dépit de tout cela, nous avons décidé de persister encore un peu, en hébergeant un concert-bénéfice pour le fonds légal de Junexit – le blocage des infrastructures d’exploration pétrolière près de Gaspé, l’été dernier. Ce fut un événement extraordinaire, avec une ambiance électrisante et près de 400 personnes. En début de soirée, néanmoins, les flics sont venus pour faire savoir qu’ils avaient l’événement à l’œil. Nous savions qu’ils suivent le dossier, précisément du fait du succès de cette lutte cruciale pour la protection du territoire.

Quelques semaines plus tard, le couperet est tombé : l’Église, réalisant que nous ne faisions pas que de la musique de chambre, nous a demandé de justifier pourquoi nous utilisions le sous-sol pour organiser des activités politiques, et non pas exclusivement culturelles, et nous en barrèrent l’accès jusqu’à nouvel ordre. La police les avait vraisemblablement « prévenus » de nos perspectives politiques, et ont entrepris d’effrayer les curés – ce qui n’est manifestement pas bien difficile.

Dans ce contexte de méfiance et d’intimidation policière, nos partenaires, soucieux de conserver leurs acquis, se sont empressés de se désolidariser de la Passe, trahissant les idéaux contre-culturels d’un passé muséifié en prenant peur devant les manifestions actuelles de cette révolte. Devant ce retour de la Sainte-Alliance nationalo-cléricale – qui aurait vu Gauvreau se retourner dans sa tombe et Lionel Groulx s’en frotter les mains – la Passe ne pouvait que décider de sacrer le camp : to hell with it!

Ce qu’on nous reprochait, c’est notre refus de séparer lutte politique et création artistique. Or c’est justement la force de ce lien, son caractère inséparable, qui nous rassemble : que l’expérimentation apparaisse comme une zone fertile où art et politique se mêlent. Cette décompartimentation des catégories qui séparent l’action radicale des formes esthétiques, nous ne la lâcherons pas, n’en déplaise aux polices politiques de tout acabit, anarcho-puristes inclus.

Merci à toutes celles et ceux qui nous ont supportés durant ces mois de transition. Malgré les pointes d’amertume que cette histoire nous a laissées, elle aura tout de même permis d’accueillir bon nombre d’événements et de belles fêtes. En attendant de trouver un lieu propice (vos bons plans sont bienvenus!), l’Impasse prendra la forme d’une série d’événements itinérants.

Nous avons tenté de trouver, à travers notre passage dans deux bâtisses délabrées portées par des institutions en ruine, une zone hors marché, un petit havre en dehors des mailles des filets de la gentrification. Devant l’impasse à laquelle nous faisons face, nous avons décidé d’en faire notre nom, et de reprendre nos recherches pour ouvrir un nouvel espace autonome à Montréal. La Passe est morte, vive l’Impasse!